Vous trouverez le texte de la lettre ouverte sur ce LIEN
« Georges, vous n’aimez pas l’Alsace »1
Il existe une conception républicaine qui reconnaît et intègre la diversité culturelle au sein d’un ensemble national. Elle met en œuvre le « principe de non-domination » avec pour finalité de lier l’appartenance à une communauté nationale à l’intégration des identités régionales. Il en existe une autre qui cherche à étouffer les différences culturelles et à imposer une uniformité ainsi qu’une homogénéité au sein de la communauté nationale. Elle est nationale républicaine.
Monsieur Bischoff, l’analyse que nous nous faisons, au travers de vos écrits, de votre rapport à l’Alsace, à la France aussi d’ailleurs, nous convainc que votre pensée politique est inscrite dans cette seconde conception. À nos yeux, vous êtes un national-républicain.
Les nationaux-républicains se posent en tant que protecteurs de la République, de la seule vraie République, celle « à la française », c’est-à-dire de l’État-nation. Un système politique qui se caractérise par un amalgame entre l’État et la nation, la nationalité et la citoyenneté, la culture nationale et la culture politique, et qui met en œuvre la domination et la monopolisation du pouvoir étatique. Pour ses tenants, l’idée de sa réforme impliquerait, un affaiblissement, voire carrément une disparition de la République et de la France même. La place nous manque pour développer toutes les caractéristiques de l’État-nation français. Nous ne retenons ici que celles qui concernent l’identité alsacienne, parce que le problème de la sortie de l’Alsace du Grand Est, est pour nous, avant tout un problème d’identité.
Ce que les nationaux-républicains nous présentent de la France relève bien moins d’une
« francitude », ouverte et diverse, fondée sur une culture plurielle2, que d’une francité repliée et fermée, définie principalement par l’unicité de sa langue, de son histoire et de sa culture, c’est-à-dire comme un « national-communautarisme », comme une ethnie3, l’universalisme4 revendiqué devenant un « uniformisme » et l’intégration, une assimilation. C’est en cela que leur conception constitue une forme de nationalisme5. Or, la France, ce n’est pas cela6. La France, c’est d’abord la nation subjective, celle fondée sur le sentiment d’appartenance et la volonté durable d’un vécu et d’un agir communs.
Si, comme le pensent les nationaux-républicains la nation doit être considérée dans son unicité et non dans sa diversité, il ne saurait, ce faisant, exister d’identités régionales, de surcroît liées à des groupes de locuteurs, qui donc n’ont pas lieu d’être7. Ils s’interdisent de concevoir l’identité nationale comme étant une et plurielle,8 ce qui revient à rejeter les parts régionales de l’identité nationale en dehors du collectif, dans le magma du non-dit, l’approximation du non travaillé et le confinement de l’intimité. Leur conception des choses pousse à l’effacement et en contre coup à l’alignement. Ils daignent ranger les cultures régionales dans le patrimoine9 de la République, mais, en aucun cas, ils ne considèrent qu’il faille les doter d’une existence pleine et entière dans la société française d’aujourd’hui et de demain. La « France connaît, mais ne reconnaît pas », disent-ils. Ils se replient sur l’« un » et rejette le divers. Ils ne s’abstiennent pas d’accuser les défenseurs des identités régionales de repli identitaire. En cela, ils font une belle projection et sont en réalité les porteurs des maux dont ils les affublent.
Dans leur esprit, la région française ne doit être qu’un espace administratif, notamment dépourvu des pouvoirs et des moyens nécessaires et suffisants, en matière notamment de sauvegarde et de développement des cultures, et donc des identités régionales. À leurs yeux, si donc des régions existent en France, c’est qu’elles ont été créées dans l’esprit jacobin qui se veut d’unir la « mêmeté », en l’occurrence des clones de « territoires » neutres d’histoire et de cultures propres, des régions que l’on crée, supprime agrandi, diminue et fusionne selon la bonne volonté du prince, sans tenir compte de réalités spatiales10 et sans demander l’avis à personne, par autoritarisme.
Pour nous, il s’agit d’aimer l’Alsace pour ce qu’elle est, c’est-à-dire elle-même11. La première identité de l’Alsace est géographique. L’Alsace n’est pas une ile. L’Alsace n’est pas que l’extrémité orientale de la France, une fin de terre. Elle est aussi l’extrémité occidentale de la Mitteleuropa. Et c’est de cette situation que découlent tous les particularismes alsaciens12. Une caractéristique principale de l’identité alsacienne, c’est la rhénanité.
Aimer l’Alsace, c’est aimer une région ouverte au monde qui l’environne, qui vit, qui doit pouvoir vivre à 360 degrés et en vivre. L’Alsace a connu la frontière qui crée des espaces d’interdictions de faire ou d’assignations à faire. Elle a été un glacis. Beaucoup s’y sont retrouvés, beaucoup y ont travaillé. Mais que l’Alsace retrouve conscience d’elle-même, c’est-à-dire qu’elle n’oublie plus sa mémoire. En faisant à nouveau s’y rencontrer, ce qui n’aurait jamais dû se séparer, et se féconder les cultures française et allemande13, et pas qu’elles, elle (re) aura tout à gagner et, avec elle, la France tout entière. Le temps est à la résilience14.
Aimer l’Alsace, cela suppose non seulement de dénoncer le national-républicanisme au profit d’un postnationalisme, mais aussi et en conséquence, la mise en œuvre du bilinguisme français-allemand standard et dialectal et des cultures qui s’y rattachent ou qu’il porte, c’est-à-dire une identité de France, alsacienne en l’occurrence !
Pierre Klein, président
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1 Voilà une appréciation du grand historien alsacien, le professeur Vogler. Ce dernier nous a un jour dit qu’il vous avait fait cette remarque.
2 Ce qui ne signifie pas multiculture ou mosaïque.
3 Autrement dit, ils nous présentent notamment depuis 1793/94, une nation davantage définie comme un peuple (Volk), que comme une association de citoyens.
4 Une conception politique selon laquelle une société est fondée sur des valeurs communes, universelles.
5 Ici : le nationalisme affirme la prédominance de l’intérêt national par rapport aux intérêts des groupes qui constituent la nation. Tout comme les jacobins qu’ils sont, ils n’ont souvent pas conscience d’en être.
6 La nation française ne saurait reposer que sur des données objectives. La France, c’est d’abord la nation subjective, celle du
sentiment d’appartenance et de la volonté d’être et d’agir ensemble. On l’a un peu oublié et, ce faisant, le principe de l’union dans la diversité n’a été qu’insuffisamment installé dans l’habitus français. Celui-ci ne peut se réaliser qu’à la faveur d’un recentrage politique sur l’essentiel, à savoir la primauté des principes universels de droit, de justice, de liberté et de solidarité, c’est-à-dire sur la loi fondamentale, qui constitue pour les citoyens un véritable capital social et un incontournable socle commun.
7 Leur approche se caractérise par la dichotomie et la hiérarchie.
8 Et, les amène à considérer le principe d’union dans la diversité comme une chimère.
9 Un « ensemble des biens publics ou privés qui présentent un intérêt artistique, esthétique, historique, scientifique ou technique » (Larousse). Voir aussi l’article 75-1 de la Constitution.
10 Géographiques, historiques, culturelles, sociales et économiques. On se souvient des propos de François Hollande disant qu’il avait dessiné les contours des régions sur un guéridon.
11 Celle justement qu’elle ne doit pas être aux yeux des nationaux républicains !
12 Qu’ils soient linguistiques, culturels, historiques, économiques, écologiques…
13 Si l’Alsace a été le lieu malheureux où se sont affrontés les antagonismes nationaux, elle a aussi été le lieu heureux où se sont rencontrées et fécondées deux grandes cultures européennes, la française et l’allemande. C’est dans leur confluence que l’Alsace a été et est véritablement alsacienne.
14 Au « Werde der du bist », au deviens ce que tu peux être, c’est-à-dire à l’épanouissement, à la mise à profit de toutes ses capacités et de toutes ses qualités, celui du dépassement des inhibitions aussi.